N Essaye Meme Pas Mort

Je m’appelle Bellovèse, fils de Sacrovèse, fils de Belinos. Pendant la Guerre des Sangliers, mon oncle Ambigat a tué mon père.Entre beaux-frères, ce sont des choses qui arrivent. Surtout quand il s’agit de rois de tribus rivales… Ma mère, mon frère et moi, nous avons été exilés au fond du royaume biturige. Parce que nous étions de son sang, parce qu’il n’est guère glorieux de tuer des enfants, Ambigat nous a épargnés.

Là-dessus, le temps a suivi son cours. Nous avons grandi. Alors mon oncle s’est souvenu de nous. Il a voulu régler ce vieux problème : mon frère et moi, il nous a envoyés guerroyer contre les Ambrones. Il misait sur notre témérité et notre inexpérience, ainsi que sur la vaillance des Ambrones. Il avait raison : dès le début des combats, nous nous sommes jetés au milieu du péril. Comme prévu, je suis tombé dans un fourré de lances. Mais il est arrivé un accident. Je ne suis pas mort.

Jean-Philippe Jaworski a suivi des études de lettres et enseigne le français en lycée, dans la région de Nancy. Il a collaboré au magazine Casus Belli, créé Tiers Âge, un jeu de rôle gratuit sur la Terre du Milieu, et Te Deum pour un massacre, un jeu de rôle historique sur les guerres de religion. Après Janua Vera, son premier recueil de fictions, et Gagner la guerre, son premier roman devenu best-seller, il nous plonge cette fois dans une trilogie celtique.

Tirage
reliérelié, toilé, cousu, fil couleur, gardes couleur, sous jaquette couleur
Récompense
prix littérairePrix IMAGINALES 2014

BIENVENUE CHEZ LES CELTES...
"Tu raconteras ma vie.
Tu descendras le cours des fleuves et tu franchiras des montagnes. Tu traverseras les forêts, tu vogueras sur les mers qui s'étendent à droite du monde. Tes pas te porteront dans les royaumes celtes, dans les tyrannies hellènes et les lucumonies rasennas. Partout, tu énonceras mon nom, tu célébreras mon lignage, mes voyages, mes exploits. Tu seras l'initiale de ma mémoire, un bâtisseur de ponts, un héraut sans armée et sans bataille. Tu ne peux me refuser cette faveur. Tu ne peux aller contre le cours de ma volonté."
Ainsi s'adresse Bellovèse, Celte parmi les celtes, fils de Roi promis à une destinée toute royale, si seulement son propre oncle n'en avait décidé autrement, conteur et créateur de sa propre existence, homme déjà mort une fois mais toujours vif, ainsi s'adresse donc ce héros à un ami ionien (d'une région méditerranéenne, colonisée par les anciens achéens, de l'actuelle Turquie et d'où serait originaire, entre autres, l'immortel Homère) dont il veut faire le réceptacle et le porte-voix de son histoire passée et à venir, dont il veut faire, par le biais de cette écriture honnie des druides de son peuple - car la parole meurt alors d'être à jamais fixée -, un tombeau. Nous ne saurons pas grand chose de cet homme venant de contrées bien éloignées de ce guerrier, sinon qu'il est un ami du celte, mais là n'est pas l'important. Cela permet aussi à Jean-Philippe Jaworski de présenter son texte sous forme d'une confession intime à la première personne, sans paraître empesé ou maladroit.
Dès lors peut se déployer la prose ample, précise, tour à tour délicate ou violente de l'auteur. Suivant une construction narrative d'apparence complexe, mais s'étire sur un temps suffisamment long pour ne pas perdre le lecteur, mais tout aussi suffisamment alerte pour ne jamais lasser le lecteur. Et très vite, on y croit : ces fameux Gaulois, dont on sait tout à la fois beaucoup et en même temps relativement peu, dont les traces sont à l'image de ces amphores brisées à l'occasion de libations interminables au cours de festivités entre Rois, héros et soldures qui ne le sont pas moins, où encore ce que purent en dire les historiographes grecs ou romains essentiellement postérieurs, lorsque ce n'est pas, tel Jules César dans La Guerre des Gaules, la description de guerriers sans doute fiers et nobles mais toutefois vaincus et brisés ; ces Gaulois-là, véritablement, ne sont "Même pas mort dans cette "Première Branche" de ce cycle à son orée, intitulée "Rois du Monde", on les touche presque du doigt, malgré leur éloignement temporel, malgré des coutumes - souvent de la dernière outrance, comme celle de séparer la tête du corps des ennemis tués afin d'en faire un macabre mausolée personnel tout à la gloire du vainqueur - qui ne sont décidément pas de notre époque. On les suit jusque dans leurs rêves les plus étranges,- à moins que ce ne soient purs éléments d'une ancestrale, mais bien réelle, magie ? -, luttant contre quelque bête divine ou fantastique, écoutant les devins comme s'ils étaient parole absolue de vérité, sacrifiant aux Dieux ors, armes précieuses, bêtes et jusqu'à des hommes de chair et de sang. On se noie avec eux dans des éruptions invraisemblables de violence, l'oncle tuant le frère, le fils sacrifiant la grand-mère, les amis s'étripant selon la diversité des causes, la mort appelant invariablement la mort, la vengeance s'exhibant comme un sens possible donné à l'existence. On poursuit la route en leur compagnie sans prendre conscience des heures qui défilent ; car ces hommes-là sont constamment en marche ou au galop, par monts et par vaux. C'est simple : ils ne tiennent pas en place ! Et c'est qu'ils en avalent, du sentier boueux ou du chemin de terre, de la simple sente forestière ou de la plaine infinie. de la mer océane, parfois ; on court tout le pays, tous les petits royaumes gaulois, en leur compagnie : celle de Bellovèse, notre narrateur devenu très âgé, tel qu'on le comprend dans une brève première partie servant de prologue, et de son frère cadet Ségovèse, avant toute autre.
Le défi de Jaworski était de taille : donner vie, une vie palpable et pleine, riche et plausible, subtile et forte à ces être tellement éloignés de nous que cela pouvait sembler pour ainsi dire irréalisable. Bien sur, il y a la source, latine, probablement une légende (mais ne dit-on pas qu'en chacune d'elle réside une part de vérité ?), contée par l'historiographe romain Tite-Live dans le cinquième ivre de son immense "Histoire romaine (le même livre où il mentionne le célèbre Brennus, le gaulois ayant vaincu Rome). Tout juste une mention. Bien entendu, il y a un travail de recherche que l'on sent, que l'on suppose des plus sérieux. Mais ces Héros celtes-là ne sont pas pour autant des figures extraites d'un classique ouvrage d'érudition historique. non ! Ils vivent, mangent, aiment, tuent, rêvent, espèrent, haïssent, parlent - on palabre énormément chez ces peuples antiques et les mots ont même parfois de la magie à délivrer, des charmes, des maléfices. le verbe EST chair, tout aussi bien que celui qui le délivre, et d'autant plus si, tel le barde Albios, il s'agit de son talent, de sa richesse, de son gagne-pain, de sa création sans cesse renouvelée tout autant qu'elle est inscrite dans une lignée, une tradition immémoriale -. Ils meurent, beaucoup, et presque avec autant de fougue et et d'allant que les futurs vikings le feront à leur tour dans quinze siècles, se rendant au banquet d'Odin comme à une fête éternelle.
Difficile de dire si ces Rois du Monde - bydd + rig = Bituriges, le peuple auquel est rattaché le Roi des Rois, l'usurpateur Ambigatos - sont attachant, selon nos propres codes, selon l'actuelle hiérarchie de nos sentiments. Mais on les perçoit, on fait mieux que les effleurer, : on se surprend à croire à leur existence de chair et de sang, à ne plus souhaiter se séparer de leurs destinées folles, à voir encore et encore le monde à travers leurs regards acérés et naïfs en même temps, aventuriers et superstitieux. On embarquerait tout pareillement pour l'île de Sein - chez nous, en Bretagne, ultime terre, bout du monde, déclaré celte, et même si cela tient aussi largement de la légende, n'y proclame-t-on pas : "Qui voit Sein, voit sa fin ?" - affronter ces affreuses sorcières qui doivent pourtant décider du sort de Bellovèse, mort mais vivant, tué deux fois simultanément mais toujours debout, pour ainsi dire, et presque concept pour concept, un mort-vivant. On croit à cela, et à bien d'autres histoires, contées de main de maître par un Jean-Philippe Jarowski au sommet de son art ; bien plus convaincant, à notre avis, moins gratuitement élégant surtout, que dans son pourtant ébouriffant Gagner la guerre. On y croit comme à d'autres légendes émergées et survivant jusqu'à nous de temps plus anciens- Ys, Arthur et sa cour, Merlin l'enchanteur, Roland de Roncevaux, Énée, les deux chefs-d'oeuvres immémoriaux d'Homère - Tiens, tiens, un ionien, lui aussi... Et tant pis si celui de notre saga n'est ionien que de Massilia -, etc.
Nous aurions pu tout aussi bien expliquer, bien avant tout ceci, que Bellovèse est un fils de roi, exilé par son oncle Ambigat qui a tué son père au cours de la terrible "guerre des sangliers" puis chassé le reste de la famille (Bellovèse, le petit frère et la mère) au fin fond des terres bituriges. Au bout de quelques années, l'oncle songe que ces deux héritiers qui vivent encore sont des dangers potentiels pour sa couronne. Il va ainsi les rappeler pour les envoyer faire la guerre en première ligne, comptant sur leur manque de formation et leur jeunesse pour se débarrasser d'eux sans se salir les mains. La méthode échoue lamentablement puisque Bellovèse, ainsi que déjà expliqué, va survivre miraculeusement à des blessures pourtant assurément mortelles. Nous aurions pu poursuivre avec sa rencontre des étranges et dangereuses Gallicènes. Nous aurions pu nous étaler sur les souvenirs d'enfance confiés par Bellovèse à son ami ionien. Nous aurions encore pu passer des heures avec vous dans un mystérieux bois peuplé d'êtres pour le moins déconcertant et funestes, en compagnie d'un traîne-misère. Nous aurions certainement pu en arriver au point où l'enfant devenu adolescent puis jeune adulte retrouverait son oncle maudit, mais néanmoins Roi des Rois... Oui, nous aurions pu tout cela, dès les premières lignes de cette tentative incertaine à expliquer tout le bien que nous avons pensé de ce roman d'une fantasy absolument faramineuse et envoûtante, qui ne déplaira pourtant pas à l'amateur d'ouvrages plus historiques. Oui, tout cela eût pu être envisageable.
Mais rien n'est jamais aussi simple chez Jaworski et ce qui, chez un auteur sans grande imagination ou recherchant à plaire sans difficulté, aurait pu se raconter linéairement, sans accident, procède chez ce conteur aussi adroit qu'ingénieux par flashback, retours soudains dans le continuum narratif, avancées plus ou moins rapides prédisposant à perdre le lecteur pour mieux le récupérer un peu plus tard. Mais jamais aucune impression de méli-mélo indigeste, comme il s'en trouve parfois chez d'autres, pas plus que de tartinage de connaissances livresques plus ou moins bien digérée. Bien au contraire ! C'est peu à peu fasciné - charmé, comme les mots du barde Albios parviennent à charmer son auditoire - que l'on demeure purement et simplement scotché à cet ouvrage, sans doute plus calme, éthéré, mystérieux voire mystique qu'il ne s'annonçait dans les premières pages... Car il y a un souffle vital, un principe d'existence, absolument phénoménale dans cette écriture, une verve ébouriffante qui ne peut pas laisser de glace, même sans être forcément un inconditionnel du genre.
Et pour ceux qui apprécient le fracas des armes, les mots qui fâchent ou exacerbent, les regards haineux ou obliques, les ultimes moments qui concluent cette première partie décidément magistrale - malgré les petits défauts inhérents, justement, au premier volume d'un cycle prévu à l'origine en trois tomes - s'annoncent dores et déjà des plus remuants, virils et endiablés !
Alors, Même pas mort, comme proclamèrent les Béruriers Noirs dans un tout autre genre ! Même pas mort, et même plutôt carrément en vie, carrément envie et...
Vivement la suite !

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